La douloureuse quête d’une beauté insaisissable

Les Aventuriers de l’absolu
 marcelidiot
 

La quête humaine permanente, douloureuse, et chimérique de l’absolu, tel est le thème que se propose d’aborder le nouvel ouvrage de Tzvetan Todorov, Les Aventuriers de l’absolu, au travers d’une analyse précise et passionnante de l’existence de trois grandes figures du monde littéraire qui, bien que différentes, se rejoignent de par leur désir commun d’atteindre un absolu, une plénitude existentielle, en mobilisant toutes les forces profondes de leur existence vers ce but. En retraçant l’existence hors du commun d’Oscar Wilde, de Rainer Maria Rilke, et de la poétesse russe Maria Tsvetaeva, cet ouvrage nous présente la quête d’un nouvel absolu qui, après s’être confondu durant des millénaires avec Dieu, s’est progressivement désacralisé pour s’incarner dans d’autres idéaux plus « terrestres » qui furent, durant les deux derniers siècles, ceux de la race, de la classe, ou encore de la révolution, et qui donnèrent naissance aux grandes utopies du XXe siècle. Cependant, au-delà de la dimension politique intrinsèque contenue dans ces nouveaux idéaux, ces trois personnalités ainsi que l’œuvre qu’elles ont produite incarnent une quête de l’absolu plus personnelle, désidéologisée et porteuse d’interrogations profondes : Que signifie et comment être soi-même ? Comment révéler de la façon la plus éclatante les mille possibilités de l’être ? Comment, malgré notre condition d’être fini et matériel, atteindre l’infini et le sublime ? De façon très différente et parfois dramatique – les deux premiers ont subi les affres de la dépression ainsi qu’une tourmente existentielle intense, la dernière a elle-même choisi de mettre un terme à son existence -leur quête de l’absolu a façonné une existence singulière et intense, ainsi qu’une œuvre profonde trouvant sa source dans une recherche passionnée du beau et de l’ineffable.

Oscar Wilde, nouvel apôtre d’une religion de la beauté

Ecrivain, poète, et fervent avocat de l’esthétisme, Oscar Wilde érige la beauté en but ultime d’une existence qui doit être toute entière consacrée à sa recherche. L’esthète doit alors s’entourer de beaux êtres et de beaux objets, tout en faisant preuve d’élégance dans tous les domaines afin d’illuminer le morne cadre matériel de son existence de mille reflets et de transformer sa vie même en œuvre d’art. Dans cette recherche de perfection esthétique et pour atteindre la réalité de son être, l’homme ne peut trouver de ressources qu’en lui-même et non au sein d’une société qui étoufferait le vrai moi. Selon Wilde, toute logique et procédé permettant de découvrir son être profond sont donc bons en soi, tandis que la raison et la morale n’ont qu’un rôle inhibiteur empêchant le dévoilement de la personnalité authentique de chacun. Enfin, cette quête esthétique ayant pour but l’épanouissement de soi prendra des formes multiples en fonction de la nature profonde de chacun. La vie de dandy et de faste menée par Wilde fera de lui l’incarnation concrète de cette nouvelle philosophie basée sur l’esthétisation extrême de tous les aspects de l’existence.

Cependant, on peut facilement distinguer le danger se profilant dans ce « nouvel hédonisme », où la beauté physique recherchée n’est pas forcément synonyme de beauté morale . Cette conception du beau est donc essentiellement extérieure, physique, et ne vise pas à l’amélioration de l’âme humaine. En outre, l’individualisme extrême impliqué par cette conception où le soi et son épanouissement sont érigés en valeurs centrales nie toute la dimension sociale de l’homme et ne mesure la valeur de l’autre qu’à l’aune de son apparence physique. Dès lors, certaines interrogations fondamentales surgissent : le beau est-il supérieur au bien ; un bel être excuse-t-il une mauvaise âme ? La morale ne risque-t-elle pas de se dissoudre dans les méandres d’un esthétisme dévoyé ?

Todorov perçoit donc ici l’esthétique de Wilde comme un « programme inachevé », faute d’avoir saisi toute l’importance du rôle de l’autre en tant que personne dans la réalisation de soi. Il véhicule ainsi une vision essentiellement instrumentale des êtres, non plus aimés pour eux-mêmes, mais en tant que support de l’art ou incarnation d’une certaine forme de beauté. Atomisé, dépourvu de véritable relation avec les autres, l’esthète de Wilde ne peut donc que constater l’inutilité de toute conscience ou morale. Cependant, au cours de son existence, Wilde fut amené à relativiser lui-même cet idéal de vie. Bouleversé par son séjour en prison, il ne pourra plus écrire et perdra la joie de vivre dont il s’était fait l’apôtre. Dans la solitude de son cachot, Wilde découvre de façon douloureuse l’importance du besoin humain de contact avec ses semblables – ainsi que d’être aimé par l’un d’eux, comme le prouva l’intensité dramatique de sa relation avec le jeune lord anglais Bosie - ; désirs inéluctables démontrant par-là même l’impossibilité d’ériger le beau et le soi en valeurs suprêmes.

La création artistique comme fin ultime de l’existence : Rainer Maria Rilke

Rainer Maria Rilke, poète allemand de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, érige quant à lui la création artistique en but ultime et unique de l’existence. Todorov nous retrace les méandres d’une vie toute entière consacrée à la réalisation d’œuvres profondes et parfois déroutantes, où s’expriment les douleurs – tant physiques que morales – d’un être hanté par une angoisse existentielle intense et habité par une « perpétuelle distraction intérieure ». Son parcours fut fortement influencé par sa rencontre avec Rodin qui lui indiqua le sens de la création artistique ; perpétuelle élévation vers le beau permettant de « vivre sans mourir », mais qui ne doit trouver sa source que dans un profond désir de créer, et non être mue par une soif de reconnaissance et d’éloges.

Oscar WILDE

Son choix de vie a également amené Rilke à opter pour la solitude extrême, qu’il considérait comme étant l’unique chemin menant à une création profonde : loin des rumeurs de la vie, la clé de l’absolu est enfouie dans les affres de la solitude qui, seule, permettra de saisir l’ineffable. Cette solitude n’est pas, selon Todorov, un simple isolement, mais bien davantage un « renoncement aux joies et aux soucis des hommes« . En se coupant du particulier, l’artiste doit donc s’efforcer d’appréhender le monde dans sa globalité pour en saisir l’essence même. Plus grande sera la solitude du poète, plus intense et profond sera son regard. Recherche de l’absolu et effacement personnel doivent donc aller de pair. En reléguant sa propre existence au second plan et en adoptant une attitude résolument quiétiste, il érige le monde et la compréhension de sa dimension universelle en fin. En retrait de ce même monde, le poète doit en révéler la splendeur intime et non chercher à le transformer par l’intervention de sa personne. La solitude rapproche donc l’être humain de l’authenticité, et ne dissout pas sa personnalité dans le faste des apparences et du paraître inhérent à toute vie sociale, où il tend à nier son être profond en désirant constamment se forger un paraître fallacieux ou répondre aux attentes des autres : ainsi, selon Rilke, « tout ce qui est infini réside à l’intérieur de l’homme isolé : là se produisent les miracles, les accomplissements, là se surmontent les épreuves« . Rompant avec une conception commune, il va jusqu’à affirmer que même l’amour ne peut se développer et atteindre son sens le plus profond que dans la solitude, car tout amour est appelé à dépasser son attachement particulier envers l’être aimé pour s’ouvrir à la beauté du monde en général afin de la saisir dans son universalité : « Dans un poème qui me réussit il y a beaucoup plus de réalité que dans toute relation ou inclination que je vis ; où je créé je suis vrai, et je voudrais trouver la force de fonder ma vie intégralement sur cette vérité » .

Rainer Maria RILKE

Rilke n’a cependant pas trouvé la joie et l’épanouissement escompté dans son art. Il éprouva ainsi à plusieurs reprises des déchirements profonds entre l’amour d’êtres particuliers et son désir ultime d’atteindre l’universel : si une personne en aime une autre, alors une partie d’elle-même lui échappe, une partie de son amour a été mobilisée sur un autre être, alors que son existence – ou du moins celle du poète telle qu’elle est envisagée par Rilke – doit être exclusivement et dans son intégralité consacrée à saisir toute l’intensité et la profondeur du réel au-delà de la diversité des apparences. L’amour de l’écriture n’aura donc pas suffit à calmer l’angoisse existentielle de ce perpétuel « exilé à l’intérieur de lui-même » qui, au prix de bien des souffrances, sacrifia son existence et ses sentiments personnels sur l’autel de l’art et du sublime.

Marina Tsvetaeva : l’art par et pour le monde

Face aux deux positions exposées précédemment, l’œuvre de Marina Tsvetaeva, poétesse russe du XXe siècle qui, comme l’affirme Todorov, « Tout en aspirant à atteindre l’absolu […], refuse de privilégier l’existence au détriment de la création, comme le faisant Wilde, ou l’art au détriment de l’existence, comme Rilke, mais voudrait que les deux voies soient mesurées à la même aune« , pourrait représenter une sorte de voie médiane, entre ciel et terre. Cette dernière avait d’ailleurs une grande admiration pour Rilke et entretint même avec lui une correspondance de quelques mois. Cependant, elle demeure avant tout une femme immergée dans l’Histoire et ses méandres, qui ressentit au plus profond de sa chair les bouleversements nés de la Révolution d’Octobre et la douleur de l’exil. Ainsi, contrairement à Rilke, elle refuse d’opposer existence et création et n’érige pas cette dernière en absolu. Pour Tsvetaeva, l’art n’est que l’enfant du spirituel et du matériel, et l’artiste doit vivre dans et avec le monde pour chercher, au travers de la création artistique, à en révéler l’intensité et les dimensions invisibles. Il existe donc une symbiose profonde entre art et existence concrète. Aux antipodes de Rilke, elle puise donc dans sa vie quotidienne même les ressources d’une création poétique foisonnante : « Je ne vis pas pour écrire des vers, j’écris des vers pour vivre« . Son état d’esprit rejoint donc en quelque sorte celui des humanistes contemporains, qui préfèrent les individus et êtres concrets aux abstractions et schémas de l’esprit. Ainsi, la poétesse russe cherchera à atteindre « son » absolu au travers de ses relations avec les autres, en faisant l’expérience de sentiments purs et extrêmes et d’amours fous bientôt suivis de profondes déceptions. Supports indispensables à la création, elle trouvait tout particulièrement dans les amours malheureux et non partagés, ainsi qu’au travers de la sacralisation de l’être aimé, une source profonde – et douloureuse – d’inspiration. Malgré sa révolte contre la Révolution russe, elle se refusera constamment à tout engagement politique pour se réfugier dans sa « vie intérieure », et ne fera jamais passer son œuvre avant son amour pour un être. Elle exprime ainsi un rejet ferme et constant de toute forme d’art « engagé » : « La poésie ne doit rien servir en dehors d’elle : elle est la poursuite de sa propre perfection« . A l’inverse, elle fustige également les esthètes qui, enfermés dans leur tour d’ivoire poétique, composent des vers éloignés du vrai sens de la vie. Incomprise tant en Russie qu’en France où elle demeura plusieurs années, elle ne sera quasiment pas publiée de son vivant pour n’être véritablement redécouverte que plus de quarante ans après l’acte délibéré qui l’a arraché à son existence douloureuse.

Marina TSVETAEVA

Malgré leurs destins tragiques, ces trois portraits nous offrent l’exemple vivant d’existences consacrées à la quête du beau, et dont les mille douleurs et détresses n’en ont pas moins abouti à la création d’œuvres d’une profondeur et d’une intensité rares. Ainsi se trouve posée la question de la place et du rôle de la souffrance dans tout processus de création artistique : l’artiste doit-il sacrifier son existence à la profondeur de son art ? Comment concevoir la recherche de l’absolu au sein d’une existence par essence imprégnée de relativité ? L’œuvre de ces trois artistes, apôtres d’une création artistique trouvant sa fin en elle-même et affranchie de toute considération politique ou sociale, fournit peut-être l’esquisse d’une réponse.

Enfin, Todorov nous présente en filigrane l’une des facettes de l’évolution des sociétés occidentales qui, de façon croissante, se sont faits les hérauts d’une certaine « humanisation » de la transcendance en la situant non pas dans un au-delà incertain, mais en l’ancrant au sein de l’existence même. Dans ce contexte, il appartient à l’artiste de la révéler dans les détails les plus infimes de la vie.

Source des élans les plus vifs et des crises existentielles les plus profondes, la quête de l’absolu ne doit donc pas être vécue de façon manichéenne en opposition avec l’existence terrestre, mais doit être recherchée en son propre sein sans en négliger aucun aspect, la beauté se trouvant parfois là où l’on pourrait s’y attendre le moins. Loin d’être en opposition avec la trivialité de la vie, la quête du beau lui est intimement liée, et, comme Baudelaire l’a magnifiquement exprimé, il appartient au poète d’en révéler les mille facettes insoupçonnées :

Ô vous ! Soyez témoins que j’ai fait mon devoir

Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,

Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

Situé à la frontière entre spiritualisme pur et matérialisme excessif, l’art demeure donc une des matrices essentielles de cette quête du beau en tant que moyen permettant de, pour reprendre une expression de Schelling, « représenter l’infini de façon finie ». Au-delà de cela, l’ouvrage de Todorov nous invite à une réflexion sur l’être humain et son constant déchirement entre ciel et terre, entre vie concrète et perpétuel désir d’évasion au-delà de lamatérialité de l’existence.

 

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