Sohrab Sepehri

  attar

 

LA MAISON SANS TAPIS

 
Sur le métier, ma mère et moi
 
Tissons des tapis
Jour et nuit
ِ
 
Dans cette unique pièce vide,
Il nous faut planter des fleurs
Sur toute l’aire d’un tapis
 
Mais notre chambre n’a pour tapis
Qu’un kilim* usé
 
Dieu sait
C’est pour la maison de qui
 
Que nous peinons de jour
 
De nuit
 
 
Il me faut tisser sans répit, avec des fils en couleur,
 
Les branches
Et les bouquets
 
 
 
Nos tapis sont toujours couverts
De jolies fleurs
Chamarées
 
 
 
Mais un jour, je produirai
 
Un dessin si beau
 
Peut-être
Encore plus beau que les autres
 
 
Ce jour là, je tisserai
Un tapis de mes deux mains
 
Pour une maison
Qui n’en a pas.
 
 
 
 
la lune luit sur le hameaules villageois sont assoupis
un parfum d »isolement
est dans ce javelot de lune
 
c’est allumé dans le jardin
du voisinmais pas chez moila lune passe sur le plat
de concombres, sur le bec
du versoir de la cruche à eau
les grenouilles chantent
et parfois
la poule haq* chante aussila montagne est près de moi ,
juste derrière les érables et derrière les oliviers
on voit également le désert
sans y distinguer les pierres
sans y distinguer les cailles
les ombres vues de loin ressemblent
à la solitude de l’eau
elles ressemblent au chant de Dieu
il devrait être minuit
la Grande Ours est celle là :
deux empans au-dessus du toit
le ciel n’est pas bleu, il l’était
tout au cours de la journée
me souvenir que demain
je dois aller au jardin de Hassan pour acheter
des prunes et des abricots
me souvenir que demain
c’est le dernier jour du mois
me souvenir de dessiner
les chèvres avant l’abattoir,

les branches, l’ombre qu’elles font sur l’eau

me souvenir de vite sortir
tout papillon tombé dans l’eau
de ne rien faire pour enrayer les usages de la terre

me souvenir de laver,
à l’aide d’une branche de peuplier,

ma serviette dans le ruisseau
 
me souvenir que je suis seul
 
La lune est sur la solitude

 

 DERRIERE LA TERRE AUX CYPRES

 
 Derrière
la terre aux cyprès

la neige
la neige

une virée de corbeaux
le sentier parle
d’errance,
de vent, de chant, de voyageur,
et d’une envie de sommeiller

les branches du lierre, l’arrivée,
la cour
moi
ma nostalgie
et ce carreau trempé de pluie
j’écris -ces deux murs
l’espace
ce moineau

un tel a du chagrin
l’autre tricotte
un autre chante
un autre compte

la vie
c’est un étourneau
qui s’envole

qu’est-ce qui t’a fait de la peine ?
les bonheurs ne manquent pas
prends ce soleil
prends l’enfant d’après demain
le pigeon de l’autre semaine

quelqu’un est mort cette nuit
mais le pain de blé reste frais
et l’eau coule encore en bas

les chevaux boivent
les gouttes dans le flux de l’eau
le silence sur la neige
et
le temps sur le pilier
de l’inconstance des lilas

 

  LE VECU

 un jour
les portes s’entrebaîllèrent :

de feuilles – pas
de branches – aucune

c’était là le vieux jardin

les oiseaux de ces hauts lieux
étaient éteints
mornes, ici
ternes, là
la morosité régnait

en cet aire, loups et moutons marchaient de front
le bruit, la voix manquaient de tons

avait-on donc rangé l’écran ?

moi parti, lui en-allé
on nous avait privés de nous
marginalisé la beauté

toute eau était devenue mer
chaque vécu
du passé

 

  OÙ EST LA MAISON DE L’AMI?

 

« Où est la maison de l’ami? »

s’enquit un cavalier, dans l’aube.
Le ciel nomade fit une pause,
offrit à l’ombre sur le sable
la branche de lumière à sa bouche;
puis, mettant un peuplier à son index,
il répondit:
« Avant cet arbre, tu verras
l’allée menant vers un jardin
plus verdoyant qu’un rêve de Dieu;
Deux pas avant d’arriver à la fleur de la solitude
tourne et fais halte au jet d’eau
d’où coulent,
inépuisables,
les romances de la terre
Tu auras peur, d’une peur claire,
Tu entendras le bruissement liquide et secret de l’espace

Puis tu verras,
grimpant au tronc d’un haut sapin,
un enfant
venu prendre un oisillon à la nichée de la lumière
et tu lui poseras ta question:
« Où est la maison de l’ami? »

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